A.d'Aboville

Anatomie d’une crise

Evolution du cours du cacao à la bourse de. Londres de 2018 à 2026

L’envolée du prix du cacao depuis 2020

Pendant près de quarante ans, le prix du cacao sur les marchés internationaux a évolué dans une fourchette étonnamment stable, oscillant entre 2 000 et 3 500 dollars la tonne. Un artisan chocolatier pouvait planifier ses achats d’une année sur l’autre sans craindre de mauvaise surprise majeure. Cette époque s’est achevée brutalement au cours en 2023.

Une hausse sans précédent

Le mouvement s’amorce discrètement en 2023, lorsqu’une mauvaise récolte en Afrique de l’Ouest fait grimper les prix à une moyenne annuelle d’environ 3 200 dollars la tonne — déjà inhabituel, mais rien ne laissait présager la suite. En décembre 2023, le cacao franchit les 4 200 dollars. Puis tout s’accélère : 6 000 dollars en février 2024, 9 000 dollars en mars, près de 11 000 dollars à la mi-avril. Le 13 juin 2024, l’indice des marchés à terme de Londres atteint un sommet historique à 11 530 dollars la tonne, certains contrats flirtant même avec les 12 000 dollars en fin d’année. En un peu plus de deux ans, le prix du cacao a donc été multiplié par près de six.

Pourquoi une telle flambée ?

Plusieurs facteurs se sont superposés pour créer cette tempête parfaite.

Premier symptome de la maladie

Le climat, d’abord : des précipitations erratiques et les effets d’El Niño ont perturbé la floraison et le développement des cabosses dans les principales zones de production ouest-africaines. À cela s’est ajoutée une épidémie de virus du swollen shoot (CSSV), une maladie parfois surnommée le SIDA du cacao, qui affaiblit et finit par tuer le cacaoyer : au Ghana, elle aurait touché jusqu’à 81 % de la récolte 2024 dans certaines régions du nord-ouest du pays.

Le vieillissement du verger pèse également dans la balance. La cacaoculture repose très largement sur de petites exploitations familiales, où de nombreux producteurs ont délaissé l’entretien de leurs arbres — souvent âgés et peu productifs — au profit de cultures jugées plus rentables. Au Ghana, la situation s’est encore compliquée avec la contrebande de fèves vers les pays voisins et le développement de l’orpaillage illégal qui contamine les sols en métaux lourds.

Enfin, la dimension financière a amplifié le phénomène : un retard de livraison de 350 000 tonnes annoncé par le Ghana début 2024 a nourri les tensions sur les marchés, tandis que les fonds spéculatifs, détenant à un moment plus de 60 % des positions à terme, ont accentué la volatilité des cours. Résultat : la production mondiale de la campagne 2023-2024 a chuté de 14 %, retombant à environ 4,2 millions de tonnes.

La correction de 2025-2026

À partir de début 2025, la tendance s’inverse. De meilleures pluies, une gestion plus efficace des maladies et des perspectives de récolte plus favorables permettent de stabiliser l’offre : la campagne 2024-2025 est estimée à près de 4,84 millions de tonnes, en hausse de 8 %. Les prix reculent alors nettement, perdant 40 à 45 % par rapport aux sommets de fin 2024. En octobre 2025, la tonne repasse même sous la barre des 4 200 dollars.

Depuis, le marché reste nerveux : début janvier 2026, les cours sont repassés autour de 6 000 dollars la tonne, portés notamment par l’entrée du cacao dans l’indice Bloomberg Commodity Index et par un repli de 3,4 % des expéditions ivoiriennes lié à des pluies inhabituelles en décembre. À l’heure où j’écris ces lignes, le cacao évolue plutôt autour de 5 000 dollars la tonne — soit deux fois le niveau historique d’avant-crise, mais loin des excès de 2024.

Ce qui a réellement changé

Cette flambée des prix n’a que peu profité aux producteurs eux-mêmes, la chaîne de valeur du cacao restant complexe et les revenus des planteurs largement déconnectés des cours mondiaux. En revanche, elle a durablement transformé l’industrie du chocolat : réduction de la taille des tablettes, substitution partielle du cacao par d’autres ingrédients, et recul de 45 % des dépenses des consommateurs sur certains marchés.

La plupart des observateurs s’accordent aujourd’hui sur un constat : la fourchette de prix d’avant 2023 a probablement disparu pour toujours. Le nouvel équilibre se situerait plutôt autour de 6 000 dollars la tonne — un niveau qui reflète des coûts de production plus élevés, une fragilité persistante du verger ouest-africain, et une industrie qui a dû, bon gré mal gré, réinventer une partie de ses habitudes.