A.d'Aboville

Un marché indécis

Derrière chaque tablette de chocolat se cache une géographie très précise. Contrairement à une idée reçue, la production mondiale de cacao n’est pas répartie de façon homogène entre pays tropicaux : elle est au contraire extrêmement concentrée, avec quelques pays qui pèsent à eux seuls l’essentiel de l’offre disponible sur les marchés internationaux.

L’Afrique de l’Ouest, fournisseur du cacao de « commodité »

Sur la base des dernières données disponibles (saison 2024-2025), la production mondiale de fèves de cacao s’élève à un peu plus de 5 millions de tonnes par an, répartie entre les principaux pays producteurs :

  1. Côte d’Ivoire — environ 1 890 000 tonnes, soit un peu plus de 36 % de la production mondiale
  2. Indonésie — environ 633 000 tonnes, soit environ 12 %
  3. Ghana — environ 530 000 tonnes, soit environ 10 %
  4. Équateur — environ 404 000 tonnes, soit environ 8 %
  5. Nigeria — environ 350 000 tonnes, soit environ 7 %
  6. Cameroun — environ 320 000 tonnes, soit environ 6 %

À eux seuls, ces six pays représentent près de 79 % de la production mondiale de cacao. Le reste — environ 21 % — est assuré par une quarantaine d’autres pays producteurs, parmi lesquels le Brésil (près de 300 000 tonnes) et le Pérou (environ 157 000 tonnes) se distinguent comme les plus importants en dehors du groupe de tête.

2 leaders sous pression

Ce qui frappe surtout, c’est le poids écrasant de la Côte d’Ivoire et du Ghana : à eux deux, ces voisins du golfe de Guinée fournissent près de la moitié du cacao mondial. Une telle concentration confère à ces deux pays une influence considérable sur les cours internationaux — mais elle constitue aussi, on l’a vu avec la crise de 2023-2024, une vulnérabilité structurelle pour l’ensemble de la filière : une mauvaise saison en Côte d’Ivoire, et c’est tout le marché mondial qui se tend.

Cacao de commodité et cacao fin : deux marchés bien distincts

Ce classement par volume ne raconte cependant qu’une partie de l’histoire. Il existe une différence essentielle entre le cacao dit « standard » ou de commodité — qui alimente l’essentiel de l’industrie chocolatière de masse, principalement produit en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est — et le cacao dit « fin » ou aromatique, recherché pour la richesse et la complexité de ses arômes.

Des pays comme l’Équateur, le Pérou, le Venezuela, Madagascar ou certaines îles des Caraïbes, bien plus modestes en volume, occupent une place à part sur ce second marché : c’est là que les chocolatiers de terroir — dont je fais partie — vont chercher des fèves aux profils aromatiques singuliers, qu’il s’agisse de notes fruitées, florales, boisées ou épicées. Ce marché de niche représente une fraction réduite du volume mondial, mais une part croissante de sa valeur, portée par une demande toujours plus exigeante pour des chocolats tracés, single origin, et façonnés avec soin.

Un marché incertain

La filière cacao mondiale traverse aujourd’hui une période de transition. Après la flambée des prix de 2023-2024 et la contraction de la demande qui a suivi, les grands groupes industriels revoient leurs approvisionnements, tandis que plusieurs pays producteurs — Nigeria et Cameroun en tête — voient leur potentiel de production progresser, en partie sous l’effet du changement climatique qui redessine les zones favorables à la culture.

Pour les producteurs comme pour les artisans transformateurs, cette recomposition du marché mondial du cacao est appelée à se poursuivre dans les années à venir : entre exigences de traçabilité, adaptation climatique et quête de qualité, la carte du chocolat de demain ne ressemblera sans doute pas tout à fait à celle d’aujourd’hui.